Tableau II
Le Torero mort (1864) Edouard Manet
Quelques mains avaient tenté, par un geste réflexe, de provoquer celui que le torero eût dû accomplir s’il en avait eu le temps, mais l’homme étendu n’était pas un pantin, aucun marionnettiste n’aurait pu le sauver. Ainsi l’assemblée regardait, hagarde, l’homme qui, quelques instants auparavant, virevoltait d’un air hautain. Dans le public les mains commençaient à quitter les yeux et les bouches également ronds. Quelques hommes sautèrent dans l’arène vide : comme un miracle, on avait rentré le taureau victorieux en silence, presque sans mouvement, comme un songe, de telle sorte que personne n’avait rien remarqué. Ils avancèrent jusqu’à quelques pas du corps et n’osèrent pas s’approcher davantage tant il est vrai qu’ils respectaient ce demi-dieu quoiqu’il rendît secrètement jaloux tous les maris, tous les amants, car les femmes se retournaient sur lui partout où il passait avec un sourire approbateur au coin des lèvres, et un léger soupir de regret s’échappait alors de leur gorge. Ils purent s’assurer que le toréador avait laissé filer le dernier des siens Voilà probablement pourquoi ils marquèrent un long arrêt devant la dépouille de celui qui fut, parfois hypocritement, leur idole.
Il était étendu de tout son long, languide, comme s’il était plongé dans le plus profond des sommeils. Les rêves de gloire et une renommée dépassant le cercle pierreux de l’arène semblaient encore le conduire, car la mort n’avait pu lui arracher le constant demi-sourire étrange figé à la commissure de ses lèvres écarlates. Mais le rideau de sa vie était bel et bien tombé ; ses paupières baissées ne cachaient que des yeux éteints fixant sans fin un ciel devenu vide de sens ; son front et sa pommette bombés avaient rebondi sur le sol en égratignures et contusions incarnadines ; son béret était retombé à côté de sa tête à la coiffure malgré tout parfaite : il reposait comme un acteur dramatique dans le rôle d’un noble bretteur transpercé par l’épée de son rival. Le torero mort était prêt pour le cercueil : ses chausses et son écharpe, comme sa chemise, étaient aussi éclatante de blanche pureté que la doublure de sa veste chatoyante.
Le sang collait au sable au-dessus de son épaule gauche comme la marque de son grade, comme un accroc dans le sol. Quelques gouttes qu’avait effleurées un doigt ponctuaient la pâleur de sa chemise. Sa main s’était posée, grotesquement tragique, sur son ventre en abandonnant sa létale épée qui brillait à ses côtés. Un métal plus précieux enserrait son annulaire gauche comme un bras amoureux la taille de l’aimée : dans les gradins une jeune femme voulait mourir, parce qu’elle avait perdu son unique, son véritable trésor, parce que son amour, plus doux que le tissus de la muletas rouge, dont le revers rosé absorbait la lumière avec velouté et dont les plis lui rappelait ceux d’un lit le matin, l’avait délaissée par orgueil et par amour pour elle.
Les yeux grands ouverts et baignés de larmes, elle fixait, inerte, le mort étendu. Son pouce et son index de la main droite caressaient aveuglément un anneau qui enserrait son annulaire gauche comme les bras rassurants de l’être aimé.