Tableau IV

Publié le par Niil

Nuit étoilée            (1893)             Edvard Munch


    Une nuit étale sa paix bleue. Sur la terre, sur la mer ou dans le ciel, le calme emplit de son silence les âmes voyageuses.

      La terre est sombre, la terre est triste. Seules preuves de vie humaine, les clôtures et le bateau qu’on distingue à peine. Son unique mât semble un filet de fumée qu’aucun vent ne ploierait, en bas de l’obscure masse qui découpe de sa silhouette robuste le ciel et l’horizon en un long trait ininterrompu dont l’évanescence en sa hauteur est le reflet de sa base diffuse. Ainsi qu’un rocher ancré au sol et recouvert d’herbes rases, la coque probablement penchée, arrêtée dans le mouvement d’oscillations qu’elle subit sans faiblir lorsqu’elle navigue, dors enfermée dans son enclos.
 
  
En quelle chaumière imperceptible, sinon par une vague tache bistre, se réchauffe-t-on, les mains tendues, paumes ouvertes vers le foyer de la cheminée, en attendant la marée libératrice ? En quelle masure isolée, en quelle ferme oubliée, observe-t-on les étoiles à travers les trouées du chaume ? Les êtres qui vivent là, qui s’y reposent, sont les seuls à en connaître le chemin, parfois bordé d’une barrière inutile, à laquelle, toutefois, il fait bon s’accouder et regarder devant soi le ciel et l’océan, d’azur ou de gris parés, cependant qu’à ses pieds, sous la faible brise marine, remuent les fougères, les centranthes et les vipérines.

La blafarde clôture s’incruste dans le sol comme une cicatrice céleste. Ses blanches planches de bois laquée bleuissent sous le souffle de la nuit ; elle croient pouvoir détruire l’ample eurythmie de la baie. Cette curieuse idée, issue du cerveau fertile d’un démiurge dément, brille à la manière d’une lame sous l’œil sévère de son créateur, dont le crane immense semble sortir des entrailles de la terre afin de considérer son oeuvre de ses orbites vides et d’épier méchamment les réactions de la nature meurtrie. Et devant sa docilité le crane se fend comme un soupir sans espoir de retour.

La terre sombre en bord de mer en de douce courbes que l’eau, sous l’assaut d’incessantes caresses légèrement sonores, sous ses vagues indolores, sous ses rouleaux invisibles, séduit et berce. Aplanie, la terre s’endort dans la nuit. Nulle ombre ne surgit plus. La terre n’est plus qu’un lavis sépia d’œil fermé.

Comme une plaque spéculaire, la mer étale a pris l’aspect du ciel. Tout dans ses teintes, quoiqu’en plus foncé, et dans son apparente fixité, rappelle le firmament. Les nuées légères y paraissent à peine plus mouvementées ; les étoiles s’y allongent, s’imaginant filantes, pensant laisser flotter dans leur dos une traîne que les astres nocturnes sous le vent chatoieraient. Sur l’horizon, qui n’est qu’un simple fils tant les entités qu’il sépare se ressemblent, une lueur rougeoyante miroite comme celle d’un phare protecteur guidant les marins, amusant les enfants. Comme d’un brasier immense et lointain l’éclat rougeâtre laisse accroire une gigantesque fête en une ville exotique, ou bien que le soleil essaie timidement, en rentrant les épaules, de dissocier le ciel de la mer, sans réellement oser y parvenir. Cependant il colore de mauve les laiteuses nuées les plus proches de lui, sans réussir à farder la multitude d’étoiles opalines.

    Ces étoiles qui n’éclairent pas le ciel malgré leur clarté paraissent curieusement disséminées. Est-ce la cause des teintes étranges peintes sur le vaste voile qu’est le ciel ? Où le bleu côtoie le vert céladon et le mauve, où le blanchâtre éclat des nuées mouvantes n’apâlit pas celui, scintillant et terne pourtant, des étoiles. A l’instar des rêves, elles sont parfois nettes et coruscantes, parfois vagues, nébuleuses et diffuses, au centre d’un nimbe abîmé, à demi effacé. Comme les rêves, on les oublie une fois éveillé…


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