Les insomnies de Weegee.
Série noire
Embusqué au volant de sa voiture, son équipement de reporter chargé dans le coffre arrière, Weegee traque le fait divers newyorkais au rythme infrangible des déambulations nocturnes.
Le noir et blanc de Weegee, parfois maculé d’encre rouge-sang (touche de l’artiste ou vandalisme ?), tranche avec le glamour aseptisé des images publicitaires des années 1940. Weegee reporte professionnellement l'issue quotidienne d’hommes traqués dont la fuite vient de se heurter à la fatalité de l'impasse échafaudée par le règlement de compte. Un dernier coup de (dis)grâce les saisit à bout portant dans la boîte noire du photographe. Une ultime rafale de flashs blancs retentit et le rideau peut tomber. Corps étendus sur le macadam, corps détendus, endormis, temps suspendu... Les corps s’inscrivent durablement sur les clichés instantanés. La figure n’est pas immobilisée mais immobile et silencieuse au cœur de la ville animée et bruyante. Weegee parvient ainsi à saisir une durée subjective où la mort et l’inertie fournissent un contrepoint révélateur de l’agitation qui les environne.
La nuit, la ville montre son visage contrasté. Les badauds curieux tentent de dévisager les visages cachés des personnes arrêtées. Les masques de la richesse côtoient accidentellement ceux de la pauvreté. Les noirs et les blancs ne se rapprochent que dans l’exclusion.
Après les éclats et les scandales de la nuit, la tension s’est envolée… Le linge suspendu s’agite face à un horizon segmenté par des grattes ciel. C’est le vent qui est épinglé.
Loisirs urbains
Les grands espaces exaltées par la conquête de l’ouest évoquent encore, pour les Newyorkais aux revenus modestes, un mythe inaccessible perdu dans les confins que déploie un écran large réceptacle du cinémascope. Les perspectives sont bouchées dans le Lower East Side où Weejee a passé son enfance.
Dans les quartiers populaires de New York la promiscuité dépasse les bornes sécantes des habitations. Elle transpire le long des façades les nuits de canicule quand les enfants suspendent leur sommeil aux escaliers de secours. Elle inonde les rues estivales éclaboussées de kids oisifs sous les geysers des bouches d’incendie. Elle se déverse en foule comme une marée noire sur la plage de Long Island. Un espace confiné, surpeuplé étrangement saisissant d’intimité parcourt les vues répertoriées par Weegee.
Les photographies de Weegee déclinent autant de témoignages humains, de critiques sociales et de regards attendris dont la portée dépasse le cliché. Les insomnies de Weejee veillent encore sur la mémoire des petites gens qui ont façonné New York à l'ombre des forterresses boursières sans âme.