Tableau III
Boulevard Montmartre, Printemps (1897) Camille Pissarro
Les nobles et les aristocrates se rendent à leur promenade à Vincennes, Auteuil, Boulogne ou bien encore en quelques buttes. Ces habitués des douces détentes de début d’après-midi croisent en leurs landaus lentement, afin de ne pas froisser les toilettes toutes de voiles faseyants si seyant aux femmes qui s’en parent. Les voitures roulent avec de languissants cahots qui bercent, de la même manière que le doux vacarme, inlassable et répétitif, des grandes roues frappant le pavé comme la proue d’un navire la houle, les esprits à peine éveillés de la somnolence qui suit le repas.
L’air reste frais malgré le soleil blanc et rond qui luit dans le ciel pommelé d’argent, de nuages nimbés d’éclatante blancheur. Le printemps débute, les arbres feuillissent le long des avenues et des boulevards. De leurs bourgeons surgissent toutes les teintes du vert encore fragile ; les délicates feuilles enguirlandent la ville le jour, comme la nuit les longues files de luminaires sont d’inertes et merveilleuses petites lunes suspendues au-dessus des froides et sombres rectitudes d’airain. Sur les toits, les rendant filandreux, les larges cheminées de briques vermeilles allongent encore leurs fuligineux tuyaux haut au-dessus d’elles.
Sur le boulevard c’est l’heure de foule. Toutefois la circulation, tant sur la route que sur les trottoirs, reste fluide, si bien qu’on ne constate aucun accrochage. A peine entend-on, par moments, quelques cris, quelques coléreuses invectives entre cochers frustres, autant d’ailleurs par colère que pour exposer bêtement à leurs clientes et clients leur faconde rustaude. Les fiacres pressés dépassent les confortables calèches dont les seules envies sont la paresse et le plaisir d’être vu. Les relations mondaines se poursuivent dans le lent mouvement tandis que la vie active de la populace laisse derrière elle un long sillon de fatigue et d’ennui. Quand un cocher siffle son attelage ou fait claquer son fouet, les visages des bonnes, des servantes, des coursiers ne se retournent pas vers lui, chacun d’eux étant plongé dans ses pensées, chacun d’eux étant tout à sa tâche ; les rares dames à se compromettre à marcher, à voir les boutiques de bas, de près, à salir le bas de leur robes sur les pavés, à côtoyer les ridicules édicules qui bordent avec les arbres la route et dont elles se moquent lorsqu’elles sont en voiture, ne lui jettent qu’un regard torve et méprisant.