Tableau I
Crépuscule à Venise (1908) Claude Monet
Les vrombissements du vieux moteur usé du vaporetto ne me gênent pas. Ils sont, au contraire, inhérents à la sensation que j’éprouve à chacune de mes traversées.
Les sons qui m’assaillent me plaisent dans leur exemplaire variété, immanente à la vie vénitienne, surtout lorsque le soleil disparaît à l’horizon, annonçant la fin de la journée. Par moments une vague masque le bruit du moteur qui semble alors ne plus fonctionner, bien que j’en sente encore les vibrations sur le banc de bois sur lequel je suis assis, profitant de l’air et du vent. J’entends aussi deux personnes qui s’interpellent bruyamment, joyeusement, et, quand elles se retrouvent, s’embrassent amicalement avec force gestes et expressions mélodiques dont je ne comprends pas les mots mais dont je partage l’émotion : un sourire amusé siège alors sur mes lèvres. Je les observe. Ils rentrent probablement de leur lieu de travail pour retrouver, enfin, leur domicile. Les Italiens sont si prolixes d’exubérance que je ne parviens pas à deviner s’ils ne se sont pas vus depuis des mois ou s’ils se sont rencontrés hier encore. Peu importe d’ailleurs puisque leur vie fait plaisir à voir. Ils sont comme moi à l’avant, mais de l’autre côté de la proue, si bien que je vois défiler derrière eux la ville d’eau et de lumière. Les bâtisses blanchâtres nimbées par la légère brume, comme un voile de tulle, les palais grandioses de ciselures, passent en silence, mystérieusement, enfouis dans la dentelle du chuchotis des vagues, des vols de mouettes et des pigeons, des pantomimes d’admiration des touristes, et clignent de tous leurs yeux malignement aux miens ébahis comme une invite discrète, secrète, à moi uniquement destinée. Cependant je devine au rayonnement qui émane de chacun des passagers que tous ressentent à mon image le charme de Venise et cèdent à ses vaporeuses avances.
Je me détourne de ces rivages pâles, des palais pastels car le soleil se couche en enluminant les voiles de vapeur qui recouvrent le ciel et les monuments. Je regarde face à moi en respirant avidement l’air marin qui comble mes poumons comme une marée d’équinoxe.
Le canal San Marco avec quiétude ondoie, reflétant l’intense palette qui se mêle à son vert. Au devant de l’horizon et sa brume lumineuse, brasier lointain dont la vigueur baisse à mesure qu’elle s’élève au-dessus de la ville, passant du rouge orangé au jaune, à un vert flavescent puis aux bleus, mondes de la nuit, apparaît, de la manière floue qu’ont les objets au sortir d’un rêve, la délicieuse ciselure prune de l’église San Giorgio. La fascination qu’elle exerce aussitôt sur mon être restera à jamais gravée en moi. Ses combles coniques aux douces pentes, douces comme le sable fin des dunes d’un désert, et le campanile dont l’index désigne le ciel en exemple, mais que le reflet inverse en le faisant sonder les fonds des flots dorés, attisent ma joie d’être là. Elle m’est rendue plus précieuse encore par sa fragilité, par son apparence éphémère : il me semble que son opacité violacée vêt l’onirique et pâle aspect de l’opale. San Giorgio semble une minuscule île, une illusion austère et romantique, un mirage qu’un souffle évanouit, un rêve que le réveil abolit. San Giorgio semble devoir s’effacer devant le ciel d’azur et de feu, ainsi que, à droite, la cathédrale Santa Maria della Salute, dont on ne peut prononcer le nom que mélodieusement, presque en chantant, comme une joyeuse prière, comme d’inhabituels psaumes, et dont les coupoles magnifiques offrent leur maternelle bonté lorsqu’elles ne sont pas à demi-effacées par la distance et la brume que distille la ville d’eau, des songes et de la douce errance.