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Au fond, il n'ait Pays que de l'enfance. Roland Barthes
Certains lieux improbables ont réellement existé. L’enfance, plongée dans une lointaine
insularité, appartient à cette cartographie oubliée, à peine effleurée par bribes. Heureusement le langage cinématographique parvient parfois à localiser ces
moments perdus. Après des années, Guy Maddin adulte revient ainsi sur cette île qui l’a vu grandir sous la vigilance et l’autorité d’un phare. Un phare particulier destiné aux orphelins
naufragés, somnambules aux allures de lucioles ou de fantômes, silhouettes lumineuses qui courent dans la nuit la plus opaque ou ombres qui se découpent en plein jour sur fond d’océan. Mais Guy Maddin et sa sœur ne sont pas des orphelins (comme les autres) car leurs parents sont bien
présents dans cet orphelinat dont ils sont les tenanciers… On le comprend vite, ce récit autobiographique n’est pas construit selon un mode conventionnel. Il formule un heureux pied de nez aux
autobiographies romancées qui n'assument pas leurs écarts. Ici, quoique les références au passé ne convoquent pas une réalité documentaire, elles restent sincères et fidèles à l’expérience vécue.
Le souvenir comme fiction est accessible par cet univers mental si personnel. Le choix d'un montage haletant traduit cette expérience neurologique donnant
libre cours aux réminiscences que finit par partager physiquement le spectateur. Alors que Guy Maddin ajoute des couches de peinture sur la façade du phare
des figures réinvestissent un espace vide pour incarner les flashbacks qui avancent à tâtons... et les visions se meuvent. Des plans très courts, des flashs précipités, tendent à rendre compte de
l’aspect insaisissable du souvenir, une accumulation d’instants qui nous échappent. Une profusion de plans syncopés, frénétiques, chancèlent dans ce prisme ébréché, ce kaléidoscope effréné où les
sensations, les émotions de l’enfance défilent avec toujours cette même substantifique candeur. Et la voix d'Isabella Rossellini cède peu à peu le pas aux brefs intertitres dont la scansion
participe au rythme bousculé symptomatique d'une mémoire fébrile et brouillée. Certes on pourrait très bien résumer de façon linéaire cette autobiographie mais ce serait éluder la forme qui fait
réellement corps avec le sujet ; car la narration et le récit se confondent.
L’accès à ce monde enfantin s’opère notamment par des trouées tantôt obscures, tantôt éblouissantes : des trous de mémoire, des trous
dans la tête, des trous noirs où l’on se trouve happé. Tout nous est raconté, rien ne nous est expliqué.
Une enquête est menée. Le noir et blanc tranchera. Et l’on se laisse conduire par ce récit fragmentaire, par ces sensations lapidaires,
sans résistance, une fois acceptés l’hallucination, le fantasme, l’ironie onirique qui témoignent de faits bien réels. L’incohérence est une sentence d’adulte pour condamner toute tentation au
rêve, à l’idylle qu’il nous arrive de commettre. Les évocations de Guy Maddin, quel que soit leur sujet, sont des poèmes à tiroir où la nostalgie du passé n’est qu’une expression du présent parmi
d'autres.
Brand Upon the Brain, Guy Maddin 2007.
Extrapolation digressive
Pour revenir sur les lieux de son enfance Guy Maddin tourne pour la première fois au large de Winnipeg (à Seattle !), et situe l'action de Brand upon the Brain sur une île.
Winnipeg, sa ville natale qu’il n’a jusque là jamais quittée, devient le sujet central de son prochain long métrage (My Winnipeg / Winnipeg mon amour dont la sortie française est prévue
en 2009) que le réalisateur n'hésite pas à considérer comme un documentaire. Le narrateur, Guy Maddin, cette fois sur le point de quitter les lieux où il a
toujours vécu, retrace l'histoire de cette ville canadienne si particulière parce que personnelle. Winnipeg, à égales distances des trois océans, au centre
excentré, à la périphérie des excentricités, ne peut se raconter qu'en empruntant des détours. Bien qu'il ne soit plus question d'un championnat du monde de mélodies tristes, il y a encore des
événements insolites qui ont marqué l'histoire de Winnipeg. Une chance que Guy Maddin sache si bien nous baratiner. Tout est tellement si vraisemblable dans ses propos qu'on en viendrait à douter
de l'existence même de Winnipeg... et de Guy Maddin.