Mercredi 22 août 2007
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Chronique écossaise ?
Avant de partir pour l’Ecosse je suis allé voir au cinéma Still Life. Un film chinois où le destin d’êtres
solitaires que la foule d’ordinaire inonde émerge le temps du récit. Il est aussi question des villes disparues, rayées de la carte, englouties par les débordements causés par le barrage
monumental des trois gorges. Où sont passés tous leurs habitants ? Ils ont dérivés plus loin sur les nouvelles rives du fleuve à nouveau menacées. D’autres ont aussi disparu. On les
recherche, on les oublie. Comme les villes qu’ils occupaient, ils sont devenus des fantômes. Ils hantent encore les lieux comme cette sonnerie de portable sous les gravas d’anciennes habitations,
un air suranné qu'un règlement de compte n’a pas su étouffer. Pourquoi ces anonymes endurent ils un sort aussi cruel ? Parce que l’indifférence des décisions politiques a eu raison de leurs
aspirations à vivre comme leurs ancêtres. Parce qu'un chantier de grande envergure n'intégre pas dans ses paramètres les tragédies esseulées des individus submergés.
Un homme influent donne
l’ordre et le pont s’illumine dans la nuit. Sur les hauteurs, les nantis admirent le spectacle et prolongent leur insouciance dans un pas de danse sur la terrasse qui offre un point de vue
privilégié sur l’ouvrage du barrage : un miroir qui laisse scintiller les guirlandes lumineuses du pont. On est loin de la misère des populations délogées.
Et pourtant une rime, un écho se dessine à travers la chorégraphie de ce couple qui se sépare.
Il danse une dernière fois avant que les souvenirs partagés ne finissent dans l’eau
trouble. Mais le rapprochement se limite au pantomime.
Le dernier plan : un funambule, semble flotter au dessus de la ville. C’est une prémonition qui plane. L'équilibriste ne fait que vaquer sur la future surface.
Tout pourrait être irréel, à l'image de ce bâtiment qui décolle. Mais tout est bien là dans cette fiction où le décor, au lieu de paraître fictif, est scrupuleusement tracé, mesuré, nivelé encore
quelques temps avant de disparaître sous les eaux. Et bientôt la ville rejoindra son reflet.
Sur la route, à la vitesse d’un vélo – autant dire à la lenteur d’un vélocipède - la contemplation atteint une certaine plénitude. Se mouvoir en silence (pas de
moteur), en contact direct avec la nature (pas de carrosserie), est un privilège sur lequel il convient d’insister. Le champ visuel n’est délimité que par la prédisposition physique ; un
toit ouvrant découpe partiellement un morceau de ciel. On voit par conséquent tout de près comme de loin. Mais cet élan exalté est perturbé par la violence qu’occasionnent les routes. Si on n’est
pas témoins des collisions quotidiennes, on ne peut échapper aux gisants qu’elles ont laissés. Une piqûre qui rappelle au cycliste sa vulnérabilité dans une sorte d’empathie avec les animaux qui
ne comprennent rien à l’empressement des véhicules bruyants. Car la nature parcourue, si variée, si vivante, exhibe et exhale parfois sur les bords de la route, les trophées de chasse que les
automobilistes ne se sont pas donnés la peine d’enterrer. Chaque jour des animaux choqués, éventrés, écrasés, le regard éteint, parfois méconnaissables agonisent sur l’asphalte. Ce sont des
hérissons, des lapins, des écureuils, des chevreuils, des crapauds, des moutons, des agneaux, toutes sortes d’oiseaux… Il arrive que l’odeur de charogne annonce sa vision. Mais le plus souvent,
le spectre surgit sans crier gard. La nature morte jonche ainsi les tracés que les hommes ont choisis pour se dépêcher.
Pas de drame, la nature vivante reprend quoiqu’il en soit le dessus. Des chants d’oiseaux infatigables entre les branches, les moutons bêlent, la rivière et les torrents coulent, le vent souffle,
les feuillages chuintent, la pluie crépite… Imperturbable, la vie ensevelit toutes agonies éphémères.
Still Life, Jia Zhangke (2006).